Chapitre 4 : La colère

 

     Chiara est à peu près la seule à savoir que je m’ennuie partout, tout le temps. Je donne le change, je ris, je flatte, je parade avec ma verve légendaire et mon humour décapant mais la réalité est telle : je m’ennuie à mourir. Les gens me fatiguent, les soirées me bassinent, les restaurants me déçoivent, les expos me hérissent, les vacances m’accablent, les réunions m’épuisent, les clients m’excèdent et les week-ends me barbent.

 

      Je ne me sens à peu près bien que lorsque je suis seul. Et là, hier soir, pour une fois, je me suis senti bien. J’ai aimé discuter avec ce jeune mec et son fils. J’ai apprécié leur simplicité, j’ai trouvé le gamin bien élevé, plutôt malin, le père intéressant, humble. J’ai aimé leur relation saine et respectueuse. Je crois que ce qui m’a touché c’est que je les ai trouvés authentiques. Et dans mon entourage, l’authenticité, ce n’est pas ce qui court les rues.

       - On va aux Capus1 ? propose Chiara, je mangerais bien des huîtres.

       Et les marchés m’horripilent… Résolument le lieu sur terre où on est le moins seul. En plus à choisir, vraiment, je préfère celui des Chartrons. C’est à deux pas et quand même plus civilisé. Tous ces mecs qui vantent la qualité de leurs produits en bramant comme des cerfs en rut, c’est d’un déplaisant !

        - Et puis j’ai invité les Bardeau ce soir ! poursuit-elle en tartinant avec application son toast de beurre aux cristaux de sel marin. On pourrait faire un plateau de fruits de mer, qu’en penses-tu ?

      Rien. Je m’en cogne et les Bardeau, je ne les aime pas. Lui, il est puant de vantardise et totalement dénué d’intérêt et elle, en plus d’être inculte, elle est raciste. Ce qui va souvent de pair.

        - Si c’est ce dont tu as envie… lâché-je vaguement.

       Avec cette réponse je gagne une bonne heure de tranquillité. Le temps qu’elle termine son petit-déjeuner, qu’elle range, qu’elle se prépare et qu’elle baguenaude dans l’appartement… Je quitte la cuisine pour aller me réfugier dans mon bureau.

        Mon bureau. Ma pièce à moi, mon refuge, ma caverne. Qu’est-ce que j’y fais ? Rien. Rien de nécessaire. Rien d’utile. Je le prétexte mais en réalité, je n’y fais rien. J’y trouve juste la solitude et la quiétude indispensables à ma survie. Je traîne des heures sur l’ordinateur, je classe des vieux documents que je pourrais aisément jeter au feu, je feuillette des livres déjà lus, relis des passages, en surligne, pense que je pourrais écrire moi aussi si l’audace et la non suffisance prenaient le contrôle sur la prétention et la couardise de ma petite personne.

        J’entends la douche qui commence à couler. C’est le moment de se carapater. J’attrape ma veste, griffonne un mot que je dépose sur la table du salon et me sauve sans bruit.

 

        Dehors, l’air est doux et les nuages rares. Je vais marcher jusqu’aux quais et aller m’installer en terrasse. Au soleil. Et je vais rester là à contempler le monde.

         Je suis lâche, je sais. Parfois je me demande à quoi tout cela rime. Pourquoi je ne vis pas seul, tout simplement. Je sais que Chiara n’est pas heureuse à mes côtés même si elle clame l’inverse. Je les entends ses larmes rouler la nuit parfois lorsque je l’ai repoussée une fois encore. Je les vois ses yeux perdus dans le vague emplis de tristesse lorsqu’elle se pense seule. Elle m’aime. Voilà son unique justification à toute cette mascarade. Je ne sais pas ce qu’elle trouve d’agréable en moi ni comment elle fait pour me supporter, mais force est de constater que oui, assurément, elle m’aime.

         Et moi ? Est-ce que je l’aime ? Aime-t-on réellement lorsque l’on délaisse ainsi ? Lorsque l’on fuit, que l’on se soustrait, que l’on blesse, que l’on néglige, que l’on nie, que l’on se mure ? Certainement pas… J’éprouve de la tendresse pour Chiara. Une réelle et profonde affection. J’aime son caractère, ses idées, ses ambitions, son esprit, son espièglerie, son rire, ses convictions, ses valeurs. J’aime échanger avec elle, entendre ses points de vue, l’écouter argumenter avec finesse ses opinions. Mais est-ce cela aimer ? Aimer d’amour comme dans les films ? Je ne pense pas. Je ne sais pas car en fait, je crois n’avoir jamais aimé.

 

 

1 Marché des capucins : institution bordelaise au cœur de la ville depuis 1749.

Chapitre 7 : La mélancolie
   "C’était au mois de mai. Sa saison préférée. Elle était si belle dans sa robe à coquelicots flamboyants. Elle était si belle, tout simplement.
Les jours de grande fatigue, je peux encore entendre son rire. Il vient me bercer avec cruauté. Il flotte tout autour de moi et son parfum me revient. Un parfum de fleurs orientales, de poivre et de bergamote entremêlés. Précis et structuré à la surprenante désinvolture, tout comme elle.
Je la revois ce dimanche-là, sur les berges de la Seine. Elle irradiait plus encore que le soleil. Elle fredonnait cet air qu’elle aimait tant et qui m’oblige encore aujourd’hui à changer de station lorsqu’il passe sur les ondes. Le souvenir d’un bonheur parfait, total et perdu est si douloureux qu’il est préférable de l’anéantir jusqu’à le faire disparaître.
Les jours de grande colère, sa longue main vient même se glisser dans la mienne. Je peux ressentir jusqu’à la finesse de son grain de peau me caresser la paume en cadence. Elle disait que ressentir les choses était une force et non une faiblesse. Elle disait que ceux qui pensaient l’inverse n’étaient que de pauvres fous condamnés à vivre petit, à penser petit, à ressentir petit et à mourir petit. Elle ajoutait avec sérieux que rien ne valait de vivre petit. Rien de rien, mon Charles, tu comprends ? Et je comprenais. Enfin, à ses côtés, je comprenais. Auprès d’elle, tout devenait éblouissant et limpide. Elle avait ce formidable don de transformer les choses les plus sombres en féerie multicolore.
Je me souviens de ce jour, encore plus qu’un autre, sans pouvoir m’expliquer pourquoi celui-là précisément. Ce dont je suis certain, c’est que lorsque je baisse ma garde, c’est toujours lui qui me cueille. Ce banal jour de printemps sans rien de particulier, à être simplement heureux, côte à côte.

 

    Ma mère aimait Paris. Elle aimait y vivre, y flâner, y inventer. Nous aimions Paris. Notre appartement modeste de la rue Stendhal situé dans le XXème arrondissement tout près du cimetière du Père Lachaise et nos habitudes de petit couple qui amusaient les commerçants du quartier. Nous avions choisi de nous y installer lorsque nous avions compris que mon père ne reviendrait pas. Il nous avait fallu, à elle comme à moi, une année entière pour voir disparaitre nos dernières lueurs d’espoir. C’est tenace l’espoir lorsque l’amour s’en mêle. Et nous, nous l’aimions. Il était intelligent, il était beau, il était drôle. Et surtout immensément superficiel. Un jour, un joli jupon lui a tourné la tête et le drôle d’oiseau qu’il était s’est envolé. Comme ça, sans un au revoir, sans une explication, sans plus donner signe de vie. Un magicien des temps modernes, tentait de me consoler ma mère en me serrant fort contre sa poitrine pour écraser ses sanglots.

 

   Une fois ce chagrin admis et notre existence redessinée, notre destinée avait repris son cours. Ma mère avait une aptitude rare pour le bonheur. Elle accueillait la vie à bras ouverts et cette dernière semblait le lui rendre au centuple. Elle voyait toujours le bon dans le mauvais, la trouée dans les nuages. Elle savait la fugacité des orages et la beauté des arcs-en-ciel qui leur succédaient parfois. Elle regardait l’avenir et s’appliquait à virevolter dans le présent. Ne regarde pas en arrière, mon Charles, ça ne sert à rien, on ne réécrit jamais l’histoire. Cours vers le futur et surtout, jette-toi à corps perdu dans le présent.   

Je n’ai jamais rien su de son passé à elle. Lorsque je m’essayais à quelques curiosités, elle les évinçait dans un sourire d’insouciance qui sonnait faux. Je n’insistais pas. Je n’aimais pas la plonger dans l’embarras, et puis surtout, cela lui allait si mal… Je n’avais pas de grands-parents, ni d’oncle, ni de marraine comme tous mes camarades de classe. Je n’avais qu’elle. Elle était toute ma vie et elle la remplissait à la perfection.
Elle était ma princesse, mon héroïne, mon impératrice, ma muse, mon guide, mon ange gardien, mon mentor, mon pygmalion.
Une poésie percutante de Prévert, une partition audacieuse d’Haydn, un déconcertant tableau de Klimt[1], une comédie dramatique de Truffaut, un bronze subjuguant de Brâncuși[2].

 

Elle était ma mère.

Mon champ de coquelicots, mon océan, mon abîme.

Et je sais bien qu’en la perdant, je m’y suis perdu."

 


 

[1] Gustav Klimt (1862-1918) peintre symboliste autrichien appartenant au mouvement Art nouveau.
[2] Constantin Brâncuși (1876-1957) Sculpteur roumain surréaliste et minimaliste. 

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