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La promesse suspendue
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Il les avait prononcés.
Ces trois mots minuscules qui lui brûlaient le cœur depuis des semaines avaient fini par avoir raison de sa raison.
Dans la chambre pourpre aux lourdes tentures mordorées et aux draps froissés, ils s’étaient échappés. Ils avaient repéré la faille, profité de la magnificence de l’instant, s’étaient faufilés entre les corps ardents et ils avaient glissé, l’air de rien, entre ses lèvres pour aller mourir sur celles, si parfaites, d’Harmonie.
A présent, il le savait, à cause de ces trois petits mots fugueurs, plus rien ne serait comme avant.

Le jour disparaissait tandis que la nuit faisait son entrée sur les toits de Paris. La fenêtre grande ouverte offrait le spectacle d’un ciel bleu profond, intense presque chaud.

Et le temps se suspendit.

Harmonie s’était endormie. Il caressa d’un regard cruel ses courbes interdites, libres, audacieuses. Il alla se perdre entre ses boucles dorées, détailla les pleins et les déliés de son visage paisible, confiant.
Elle était si belle… D’une beauté insolente, à la frontière de l’insoutenable. Il se sentit à la lisière du monde.
 
Son parfum inondait la pièce. Un intrigant mélange de tubéreuse intense, de violette délicate, de fève tonka torréfiée et une note troublante d’iris poudré. Qu’aurait-elle pu porter d’autre ? Qui mieux qu’elle aurait pu honorer cette illustre création vieille de plus d’un siècle ?
Il avait lu récemment un article sur son origine. Il avait même noté une phrase du créateur qui l’avait interpellée : "Le soleil s’est couché, la nuit pourtant n’est pas tombée. C’est l’heure suspendue... L'heure où l'homme se retrouve enfin en harmonie avec le monde et la lumière."
Comme Jacques Guerlain, lui aussi, à ce moment précis, ressentait cette sensation suprême et fugace. Cette harmonie parfaite avec le monde et lui-même. Et dire qu’il lui avait fallu atteindre l’âge de quarante-cinq ans avant de connaître ce sentiment indescriptible et complet…
Dorénavant, il y aurait dans son existence le vide béant d’un avant Harmonie et la cruauté fatale d’un après.
Il ne le savait que trop bien.

Son bonheur était vertigineux. A la hauteur de sa désespérance. Il ne voulait pas être cet homme-là. Il ne serait pas cet homme-là.

Il aurait tant aimé avoir la force de se battre et non de se résigner. Il aurait donné toutes ses richesses pour trouver l’égoïsme de tout quitter par amour pour elle, d’invoquer l’impossible et le rendre éventuel.
Mais il ne le ferait pas. Il n’abandonnerait pas les siens. Il ne se trahirait pas. A moins que ce ne soit le contraire… Quand bien même, il était trop tard.
On ne réécrit jamais l’histoire.

C’est le moment que choisirent les oiseaux pour se mettre à chanter. Un chant splendide, déchirant, au goût amer de requiem.

Trois satanés petits mots pour un adieu.
Il griffonna sur le papier à lettre de l’hôtel cette promesse d’éternité et quitta la chambre.
La promesse suspendue. La promesse de l’heure bleue.
« Je t’aime. »

Quelle saleté cette vie !


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