Chapitre 61 : Le fardeau

 

"Contre toute attente, cette visite éclair porta ses fruits. Mais pas tout de suite.

 Avant il fallut que je regagne Paris, le cœur comme une mise en plis qui aurait pris la flotte.

 

Je fis l’erreur d’aller en premier rendre visite à mon père. Je le trouvai seul sur son canapé faussement médusé par une émission sur canal plus. Je l’embrassai sans qu’il ne bouge. Il me salua d’un vague Ah, c’est toi ?… Oui c’était moi. Comme si ce n’était nullement étonnant. Il était vrai que je ne vivais qu’à cinq cents kilomètres de là, il n’y avait donc rien de surprenant à ce que je débarque comme cela, à l’improviste… Je m’assis du bout des fesses sur un autre fauteuil, tout près de lui, les coudes sur mes genoux. Je le regardai. Ses traits étaient tirés, ses yeux éteints, sa chemise chiffonnée par, je supposais, une longue série d’embouteillages. Lui, continuait de fixer l’écran. Moi aussi, j’étais rincée par la route. J’avais une colonie d’abeilles dans les oreilles qui me faisaient payer chèrement le prix du volume trop élevé de l’autoradio pendant le trajet. J’essayai d’établir un contact. Et comment s’était passée cette journée ? … Où en était-il avec le nouveau catalogue qu’il avait tant de mal à boucler ? Ah, tiens au fait, J’avais eu Daniel en ligne cette semaine… Et puis, j’étais contente, j’étais responsable d’un nouveau budget dans mon agence… Je m’occupais des prises de vues, c’était chouette… Il répondait vaguement par onomatopées à peine audibles. Je poursuivais mon non-échange. Avait-il dîné ? Voulait-il qu’on aille manger quelque part tous les deux ? Non… Il n’avait pas faim…

 

Mon père dans ce pavillon de banlieue en meulière était un être proche de l’état végétatif. C’était navrant. Et malgré tout l’amour que je lui portais, je n’avais aucun pouvoir pour le sortir de ce semi-coma.  Il fallait que ça passe. C’était bien plus qu’un chagrin d’amour. C’était une déception sur la vie. Une trahison. Encore une. Celle de trop. La troisième. Sa mère, tout d’abord, qui, à ses quatorze ans, quitta le domicile conjugal et qu’il ne revit jamais. La mienne, ensuite, qui avait pris le large, il y avait plus de vingt ans maintenant. Et à présent, sa nouvelle femme qui était partie avec l’ami de la famille... Un abonné aux abandons. J’en étais malade de le voir se ronger ainsi… Malade. C’était insupportable de lire sa douleur. D’assister à ce massacre intérieur sans être capable de lui venir en aide. Un soir, alors que je m’inquiétais pour lui… Que j’essayais de discuter, de comprendre ce qu’il ressentait réellement, qu’il le verbalise… Que ça sorte… Alors que je le torturais de questions, il avait fini par lâcher : "Oh, tu sais, moi, la psychologie féminine, j’ai décidé d’arrêter définitivement".
—  Définitivement ?... Dommage, Papa, tu as une fille…
—  … Oui, dommage…. avait-il soupiré.
Avec cette réponse, je m’étais pris le plat d’une pelle en pleine tronche.
Voilà où nous en étions donc, lui et moi. Je quémandais, il distillait au compte-goutte des bribes de présence. Cela devait être écrit. Et je devais me complaire dans ce type de relation pour y rester et persévérer.
Tout comme avec Antoine, j’étais la demandeuse. Tout comme avec Antoine, je m’évertuais à essayer de me faire aimer. C’était décourageant. Ce soir-là, j’abandonnai. Fatiguée de ces situations répétitives. J’ouvris un frigo sinistré et improvisai une salade que je lui servis sur un plateau, devant sa télé. Un plateau beige, en imitation bois, version cantine, aussi triste que lui. On passa la soirée dans ce vide navrant et un silence tentaculaire.
J’allai me coucher bien avant lui, posai un dernier baiser sur sa joue, sans plus de réaction qu’à mon arrivée. Je ne parvins pas à trouver le sommeil, repassant en boucle la bande image de ma nuit précédente. Sans y trouver ni réconfort ni lueur d’espoir. Mon père, de son côté écuma les programmes de toutes les chaînes. Je l’entendis fermer la porte de sa chambre très tard. Trop tard pour aller bien. J’aurais tant aimé pouvoir lui parler.  Lui raconter. Lui demander ce qu’il en pensait… J’aurais pris tous les conseils balancés même à la va-vite entre deux émissions lobotomisantes. Même les plus défaitistes, les plus sombres, les plus moralisateurs. J’aurais juste voulu qu’il s’intéresse à moi.  Me sentir moins seule, moins inutile, moins encombrante.  J’aurais tant eu besoin d’aide moi aussi…
Qu’ils étaient durs les hommes que j’aimais. Qu’ils étaient sévères. Cruels. Rétifs. Pensaient-ils vraiment que j’étais si forte ? N’auraient-ils pas pu montrer davantage de bienveillance à mon égard ? Une fois, juste une fois.
Au réveil, j’hésitai à décrocher le téléphone. Je savais qu’Antoine était à son bureau le samedi matin. Je me ravisai. Je n’y aurais rien gagné. Je me serais juste enlisée.
J’abandonnai mon père à son deuil et allai affronter une autre forme de mal-être, celui de ma mère. Différent. Plus loquace, plus visible, plus installé. Plus dans la colère et la destruction. On grignota un feuilleté au saumon autour d’un rosé de Loire trop sucré choisi pour son faible prix. Elle me confia sa fatigue, ses rancœurs, ses psychotropes. Je lui narrai l’épisode raté de ma virée limousine. Les flics, la pluie, le chanteur espagnol, le désintérêt d’Antoine, ma frustration, mes peurs. Ça fit l’effet d’une bombe, une aubaine pour déverser sa haine. Elle le lapida.  Il fut cagoulé, traîné par une douzaine d’hommes, ligoté à un poteau puis fusillé sur le champ.
Je restai là, muette, sur ma chaise en paille toute chancelante, abasourdie par ce spectacle sanglant. Étonnée de réussir à l’être encore de ses réactions si violentes. Ma mère était la championne du monde pour montrer patte blanche, inspirer la confidence et la seconde qui suivait, planter un couteau dans le dos. Je m’étais encore fait avoir. Une fois de plus. La bête était lâchée, plus rien ne pouvait l’arrêter. Je regrettai amèrement de m’être épanchée et j’attendis impassible que l’orage passe. Quand elle en eût terminé avec lui, ce fut au tour de sa voisine que l’on amena elle aussi sur la place publique. Le même châtiment lui fut administré, sans appel. Vinrent ensuite deux de ses collègues, pas mieux lotis.  Puis une ex-amie, écartelée, le mari de je ne compris pas qui, décapité et le vigile de la supérette fut pendu haut et court. Mon père se prit une centaine de coups de fouet au passage. Le massacre se propagea jusqu’en Bretagne puis elle partit chercher de nouvelles cibles en farfouinant dans un sordide passé. Et il y avait de quoi faire. Un père alcoolique qui dépensait au bistro toute la paie d’une mère courage garde-barrière, une enfance dans une cahute en terre battue… Le manque, la faim, le froid, la peur… Et cette malle qu’elle cloua de ses propres mains à ses quatorze ans où elle entassa toutes les affaires de son géniteur en lui ordonnant de disparaître à jamais. Pour sûr, de la matière, il y en avait. Je savais parfaitement quelles seraient les prochaines victimes. C’en était trop. Je me dépêchai de vider ma tasse de café soluble. Je ne voulais pas entendre une énième fois combien Pépoche et Manoushka m’avaient volée à elle. Combien elle avait souffert… Combien ils avaient été injustes… Je voulais me sauver avant même d’entendre les premiers chefs d’accusation. C’était un procès sans avocat. Sans juré. Ce n’était même pas un procès d’ailleurs. Juste une condamnation. La redif. Je regardai ma montre et prétextai un rendez-vous fictif avec Lou… Mais, tu pars déjà ? Oui, je partais déjà Maman…
Bien sûr que je partais. Tu resterais, toi ? Tu resterais là, sans rien dire à te faire saccager l’âme ? Tu es si cinglante, tellement blessante. Tu ne vois pas le mal que tu me fais ? Tu ne te rends pas compte que tu me déchiquètes depuis que je suis arrivée ? Tu ne devines donc pas combien j’aurais eu besoin de douceur, moi aussi ? Une Maman, c’est censé voir, non ? C’est censé apaiser, protéger, cajoler, rassurer... Tu ne sens pas mon désespoir, mon cœur souillon, mes idées guenilles ? Et mes yeux, mes grands yeux gris que tu dis trouver si expressifs, ne vois-tu donc pas combien ils sont tristes ? Non, tu ne voyais plus rien… Ma Maman aveuglée par ses douleurs et ses angoisses. Étouffée par sa bile haineuse.
Mais je ne dis rien… Je l’embrassai avec tendresse en lui demandant de prendre soin d’elle… Je la pris dans mes bras et la gardai un instant tout contre moi. Je la sentis toute fragile sous mon étreinte, presque tremblante. Ma culpabilité se mêla à ma peine. Mais que pouvais- je bien faire ? Il fallait que je sauve ma peau moi aussi. Je refusai qu’elle m’emmène dans son naufrage. Et le naufrage arrivait… Comme une marée montante. Cette femme autrefois si solide, si brillante, si combative se disloquait, s’effritait au fil des mois. Mais que pouvais-je réellement faire ? On ne pouvait pas aider quelqu’un qui vous empêche de le faire. Était-ce mon rôle ? Était-ce cela la vie ? Naître d’un couple qui ne s’aimait déjà plus et grandir avec un autre ? Connaître les plus belles années de sa vie avec des gens aimants et protecteurs, se construire ailleurs en occultant d’où l’on vient pour étouffer cette honte si douloureuse d’avoir été rejetée. Bannie. Exilée. Pour au final quoi ? Être arrachée à eux, cinq ans plus tard ? Croire que la vie s’arrête tant la douleur est insoutenable. Arriver à l’espérer même… Apprendre à vivre avec ça, se relever, en boitillant mais continuer. Et puis attendre. Attendre et encore attendre. Attendre d’être grande et libre. Et le jour enfin venu, récupérer le fardeau de ces vies ratées ?
Non, je n’étais pas certaine de le vouloir. Encore moins d’en être capable. Je n’en voulais à personne dans l’histoire… J’aurais seulement aimé que l’on me laisse en paix afin que je puisse vivre enfin Ma vie à moi. Je n’avais pas le pouvoir de réparer les erreurs de parcours, les mauvais choix, les sorties de route. Je n’avais pas la carrure. Vraiment pas.
Je remis en place une de ses mèches blondes vénitiennes, l’accrochai derrière son oreille, regardai ses jolies taches de rousseur, ses yeux marron, profonds et embués. Las. Elle sentait bon le chèvrefeuille, ma brindille de Maman.
Je l’aimais aussi fort que je devais la fuir. Je l’abandonnai à ses marécages et à sa solitude, la laissant me faire des signes sur le pas de sa maisonnette. Je fis un peu l’andouille en sautillant dans l’allée histoire de lui arracher un dernier sourire avant de la quitter. Pour noyer ma lâcheté dans sa fierté. Sa fille, si drôle, si vivante…
On ne pouvait pas toujours courir plus vite que les avalanches… Je m’effondrai sur le siège chiné de ma Supercinq. Je vis le ticket du péage de la veille qui traînait sur le tableau de bord, ma gorge me fit mal, mes bras aussi. Un match de basket ! Voilà ce que je valais. Moins qu’un match de basket.
Je fondis en larmes. Je n’y arriverai pas…
Mais où allais-je dans cette vie ? Y avait-il quelqu’un sur cette terre qui allait m’aider et me le dire ?"

 

Chapitre 90 : Le prince noir

 

[…]

Plus tard, les yeux brillants, il la regarde rajuster sa jupe avec dignité et maîtrise. Il lui ôte un brin de paille prisonnier de ses mèches blondes, lui sourit tendrement.

— Quoi ? lâche-t-elle arrogante.

— Ma douce évidence...

— Il ne faut pas, Sir.

— Ma Constance...

— Qu'attendez-vous de moi ?

— Tout, je crois. Et rien. Comme vous.

— Quand, à nouveau, disparaîtrez-vous ?

— Au printemps. Mais pour la renaissance cette fois. Souvenez-vous en bien, vous ne pourrez pas lutter, je vais vous chavirer.

Elle le regarde s'éloigner.

 

Forcément. Oui forcément. Forcément, il allait y avoir un problème. Un énorme et incontournable problème.

Il avait un Everest à grimper et elle, une forteresse à démembrer. Les chemins étaient encore longs. Et à sens contraire. Comme toujours. Jamais au bon moment, jamais en phase, mais toujours ensemble, jamais séparés. Leurs routes ne faisaient que se croiser, inlassablement. Leurs mains ne parvenaient jamais vraiment à se lâcher. Et impossible de refermer le livre.

Elle avait cru qu’elle pourrait vivre sans. Pas sans lui mais sans ces souffles de vie. Comment allait-elle faire pour ignorer ça ? Pouvait-on revenir en arrière ? S’en priver ?

Elle avait décidé de ne plus accorder la première place à l’amour dans  sa vie.  Cette décision  n’avait  pas  été  si  compliquée  à prendre finalement. Même si cela était à l’opposé de son essence. Elle l’avait prise seule. Sciemment. En analysant tous les paramètres. Et ne l’avait dit à personne. A personne. C’était juste entre elle et elle. Cela ne pouvait se confier. A personne. Ou à lui, peut-être... Mais lui n’avait pas été là. Elle l’avait appelé, appelé à l’aide plusieurs fois. Sans réponse. Elle avait dû décider seule. Comme toujours. Ce qui n’avait pas été difficile, c’était qu’il n’y avait eu personne dans la prairie voisine. Ce concept d’herbe qui était plus verte ailleurs, elle en était revenue.

Évidemment, si un somptueux taureau l’avait suppliée de franchir le barbelé, ça aurait été une autre affaire. Mais elle ne voyait que des veaux inanimés en train de paître le regard impavide.

Alors, elle avait décidé ça. Une existence travail, entourée d’amis, et d’amoureux-confort qui passaient de temps en temps, sans conséquence, sans enjeu ni danger. Elle s’en accommodait. Tout s’en va, si on n’en prend pas soin ou si on y travaille. Le désir aussi. Le sien après beaucoup d’efforts s’était vu étouffé comme un vieux feu moribond. Sans pour autant qu’elle n’ait froid. Sa force psychologique était bien au-delà de la moyenne, sa capacité d’auto persuasion, affolante.

 

Et puis le Prince Noir était revenu.

A qui d’autre aurait-elle accepté d’ouvrir cette porte ?

 

Oui, à qui d’autre ?

 

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