Chapitre 4 :

          Émile et Marie-France

 

La première fois qu'il l'avait aperçue, c'était au bal du 14 juillet. Il l'avait trouvée tellement jolie avec sa taille de guêpe et sa robe à petits pois qu'il n'avait pas osé l'inviter à danser. Elle faisait partie du groupe des filles du village voisin. Elles s'étaient installées en première ligne, sur les bancs autour des grandes tables du marché. Émile lui, était à la buvette. Il travaillait aux côtés de son oncle comme chaque année. Quand il l'avait vue au bout du comptoir, son cœur s'était mis à battre la chamade. Il n'avait jamais rien vu d'aussi agréable à regarder. On aurait dit une actrice. Son chignon épais et ce rouge à lèvres sur ses lèvres parfaites... Il avait eu une envie irrépressible de l'embrasser.

 

Elle, ce ne fut qu'une année plus tard qu'elle le remarqua. A la fête annuelle de son village, Ceillac-en-Queyras, au début de l'été.Cette fois, Milou, qui ne voulait pas laisser passer sa chance, prit son courage à deux mains et l'aborda. Elle s'appelait Marie-France et avait dix-neuf ans. Elle travaillait comme blanchisseuse à l'Auberge des cimes depuis trois saisons mais son rêve à elle, c'était d'aller vivre à Paris. « Une grande ville pour une grande dame » avait-il songé. Milou, lui, travaillait avec son père à la ferme. Depuis quand ? Depuis toujours certainement. Ils étaient bergers de père en fils depuis neuf générations et faisaient la meilleure tomme de toute la région. Il n'avait même jamais songé faire autre chose mais devant les grands cils noirs de Marie-France Molinatti, il s’était senti prêt à tout, même à abandonner ses biquettes et se forcer à vivre à la ville, qu'il fuyait pourtant comme la peste. A la ville, il y était allé une fois rendre visite à son parrain qui avait monté une cordonnerie à Clamart. « La réussite m'attend, avait déclamé ce dernier en quittant le pays, les gens n'arrêteront jamais de marcher ! » Son parrain, Louis Anselme, était cordonnier tout comme son père l'avait été ainsi que son grand-père qui était sabotier, et son arrière-grand-père avant lui. Dans les montagnes, on était fidèle aux corps de métiers. On se transmettait le savoir, on préservait jalousement les secrets de fabrication et on s'appliquait. Ils étaient trois frères, les deux premiers avaient femmes et enfants, et avaient repris l'atelier depuis quelques années déjà. Alors quand Louis à son tour avait été en âge de travailler, il avait décidé de tenter la grande aventure. Personne n'y croyait. « Comme s'il n'attendait que toi ! » disait son père le nez dans son journal, la pipe au bec. « Il a toujours été le plus intrépide destrois ! » soupirait sa mère, inquiète. Les gens du village chuchotaient que c'était une folie, « qu'est-ce qu'ils y connaissaient les parisiens au travail bien fait ! Il va tout perdre, c'est tout ce qu'il va réussir à faire ! ». Seul son grand-père l'avait soutenu. « C'est bien, fiston. Le monde, il avance avec des cabochards comme toi... Ne les écoute pas, suis ton idée et avance sans te retourner. » Et même si son projet était loin de faire l'unanimité, chaque membre de la famille Anselme avait puisé dans ses économies pour lui permettre d’acquérir le fond de commerce qu'il briguait. Il rembourserait plus tard, quand il pourrait… « Ce n'est pas parce qu'on n'était pas d'accord avec les siens qu'on les abandonnait ! Sinon où irait le monde ? » s’était exclamé son père au moment des remerciements pour dissimuler son embarras. Alors, Louis était parti sifflotant à la conquête du tout-Paris, une malle d'outils remplie à ras bords et la grosse valise en cuir de son père.

Milou adorait passer du temps auprès de son parrain. Il admirait son caractère aventureux et sa détermination. Il aurait aimé lui ressembler lorsqu’il fit la connaissance de Marie-France.

Marie-France avec son visage espiègle et sa moue naïve avait conquis tout le monde dès les premières présentations. Blanche, la mère de Milou avait confié à l'oreille de son fils en lui tapotant avec tendresse et malice sur le dos de la main : « une fille blanchisseuse ne peut pas être mauvaise... ». La maman de Marie-France, quant à elle, était dentelière. Sa fille aînée, Paulette, avait suivi ses pas, mais Marie-France, la cadette, était bien trop impatiente pour se vouer à un tel métier. La dernière, Janine, un accident, comme on dit, n'avait alors que quatre ans, elle avait bien le temps d'y songer. Quelques temps après la fête de Ceillac, la mère de Marie-France donna ce conseil à sa fille : « C'est important d'avoir des rêves, tu as raison, mais il ne faut pas qu'ils t'empêchent de voir la réalité. Milou ne possède peut-être pas toutes les qualités dont tu rêvais chez un homme, mais il a une sincère affection pour toi. Il est droit, et plutôt joli garçon. Il est respectueux et a de l'éducation. C'est un travailleur, et je vais te dire, ma fille... Quelqu'un qui aime les bêtes ne peut pas être mauvais avec les hommes. »

 

Rapidement, Marie-France, qui n'aimait guère son prénom qu'elle jugeait trop classique, affreusement commun et surtout très vieille France, devint, aux yeux de tous, Mila.

Mila et Milou prononcèrent leurs vœux dans la Chapelle Sainte Cécile un samedi de juillet. C'était l'été 1963 et le temps était aux promesses et à l'insouciance. Ils avaient nocé toute la journée dans le champ de Gino à l'ombre du platane et avaient terminé tard dans la nuit dans la chambre décorée pour l'occasion. Ils s'étaient aimés pour la première fois, un peu maladroits, quelque peu gênés mais amoureux. Lorsqu'elle s'était assoupie, repue d'émotions et fourbue de fatigue, Milou avait sorti son carnet en cuir, qu'il avait confectionné lui-même à l'atelier du père de Louis et dont il ne se séparait jamais, et avait inscrit à la plume :

« Mila a fait de moi l'homme le plus heureux du monde. Je jure de la chérir, de l'honorer et de la rendre heureuse jusqu'à mon dernier souffle. »

Il avait regardé la grande ourse un moment sur le perron, puis était retourné à l'intérieur pour ajouter :

« Je jure devant Dieu de l'emmener vivre à Paris. »

Et il avait honoré sa promesse.

 

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