Chapitre 37 : Les mots qu'on ne dit jamais
"Ce fut aux heures les plus sombres de la nuit que les petits mots choisirent de s’évader des lèvres de Paul-Ely. Après un énième amour, il s’était levé afin d’aller chercher de l’eau fraîche. En revenant près du lit, il s’était accordé le luxe de la contemplation.
Elle était si belle… Si belle… D’une beauté insolente, à la frontière de l’insoutenable. Il se sentit à la lisière du monde.
          Je t’aime…
Elle s’était laissée observée, avait soutenu son regard un long moment, puis lui l’avait invité.
          Viens…
Il s’était allongé près d’elle et Harmonie l’avait entouré de son amour à elle. Le silence avait envahi la chambre. Un silence menaçant et avant-coureur. Paul-Ely savait qu’avec ses trois petits mots lâchés en liberté, le cours des choses tout entier allait changer.
Plusieurs minutes s’étaient écoulées avant qu’elle ne parle. Sa respiration s’était faite profonde, palpable.
          Je ne crois pas que ce soit de l’amour, mon amour…
Elle savait sa vie, sa femme, ses enfants, ses engagements auprès de son frère et de ses sœurs. Elle avait pleine conscience de dérober des moments à la vie, de fabuleux moments qu’elle n’aurait jamais, ne serait-ce, qu’espéré vivre… Mais elle savait aussi leur caractère éphémère. Elle aussi aurait pu prononcer ces mots… Elle était amoureuse. Eperdue même. Mais était-ce de lui ou de ces instants parfaits ? Au-delà de cela, elle n’était pas femme qui volait leur vie aux autres. Elle ne voulait pas l’être et ne le serait jamais.
          Je sais que tu es sincère, Paul-Ely. Je sais que là, c’est précisément ce que tu ressens… Mais, soyons raisonnables, au fond de nous, au fin fond de nous, nous savons…
Ses doigts jouaient dans ses cheveux bruns avec tendresse. D’adolescent enflammé, il passa à enfant meurtri. Pourquoi disait-elle cela ? Non, il l’aimait d’un amour réel… Au tréfonds du fin fond de lui.
          Nous ne sommes qu’une parenthèse inespérée, ajouta-t-elle, rien ne naîtra de tout cela… Ne nous mentons pas. Pas nous.
Quelque chose se désagrégeait dans ses entrailles. Un organe vital se disloquait. Une douleur liquide se répandait partout en lui.
          Tu es l’homme le plus parfait qu’il ne m’ait jamais été donné de rencontrer. Le meilleur amant qu’il soit, le plus galant, le plus admirable, le plus dithyrambique, le plus intelligent aussi… Mais c’est trop tard pour nous. Tu le sais… Je le sais. Tu es pris, Paul-Ely.
Oh, Harmonie, cette dernière phrase… Combien j’aurais aimé, mon Harmonie, que tu te battes et non que tu te résignes. J’aurais donné toutes mes richesses pour que tu me supplies de tout quitter par amour pour toi, que tu invoques l’impossible et le rendes éventuel.
Tu étais donc si parfaite que même ta raison ne l’emportait pas sur ta passion ? Car je sais que tu m’aimes, je te sens sous ma peau onduler d’amour démesuré et d’espérance… Si tu savais combien je meurs de tes mots prononcés dans cette chambre. Combien ils blessent et pourtant, je sais d’avance que je ne t’en voudrais jamais de ce mal qui arrive par toi. Même la souffrance venant de toi m’apparaît comme délicieuse.
          Tu ne réponds rien ?
Non, il n’arrivait à rien répondre. Il troqua d’inutiles mots contre un baiser. Un baiser aux allures de gouffre, de déclaration originelle.
Il savait qu’elle avait raison. Il n’était pas non plus homme capable d’abandonner les siens… Il n’avait pas ce courage.
Il avait été le lâche qui s’était laissé entraîner par ses désirs et resterait le lâche qui ne les assumerait pas pleinement.

Lorsqu’ils firent l’amour une ultime fois, leurs larmes s’entremêlèrent. Il n’avait jamais pleuré d’amour, Paul-Ely. Ce serait le souvenir le plus précieux de cette affolante passion.

Ils ne reparlèrent plus de ces trois petits mots fugueurs et quittèrent leur éden, le lendemain, en fin de matinée. Il la déposa chez elle en milieu d’après-midi. A demain. A demain...
Paul-Ely regagna son appartement et tous ses engagements, l’âme en cendres.
Il savait…
Il avait toujours su qu’il n’aurait pas dû.
A présent, c’était trop tard. La blessure était là.
Évidente, transperçante et sans issue.

Quelle saleté cette vie !"

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